La protection juridique qui empêche les plateformes en ligne d'être responsables des contenus publiés par leurs utilisateurs, connue sous le nom de Section 230, a de nouveau été attaquée lors d'une audience du comité Commerce du Sénat. Deux dynamiques ont rendu la discussion particulièrement compliquée : une vague inédite de procès qui testent la portée de la loi, et une inquiétude transpartisane croissante sur la possibilité que le gouvernement fasse pression pour faire retirer des contenus.
Pourquoi Section 230 est dans le viseur
Des sénateurs comme Brian Schatz ont résumé le débat sans ménagement : « Section 230 n'est pas l'un des dix commandements. » À l'occasion du 30e anniversaire de la loi, des élus comme Dick Durbin et Lindsey Graham ont proposé d'y mettre une date d'expiration, tandis que d'autres veulent simplement restreindre ses protections.
Rappel rapide et nécessaire : Section 230 protège les réseaux sociaux, les sections de commentaires et autres forums en ligne contre la responsabilité pour les posts publiés par leurs utilisateurs. Elle couvre aussi la décision des plateformes de modérer ou de supprimer du contenu. Pour beaucoup, c'est le socle d'Internet tel qu'on le connaît. Pour d'autres, c'est devenu un bouclier trop large alors que quelques entreprises sont devenues énormes.
Les deux sujets au coeur des échanges
Préjudice aux enfants
Un procès récent à Los Angeles, toujours en délibération, a posé la question de savoir si Instagram et YouTube avaient été conçus d'une manière qui a nui à une adolescente. Des avocats qui utilisent le modèle de la responsabilité produit, comme Matthew Bergman du Social Media Victims Law Center, ont témoigné au Sénat entourés de parents tenant des photos d'enfants morts après avoir subi des dommages en ligne.
Bergman n'appelle pas à une suppression totale de Section 230, mais demande que le Congrès clarifie que les décisions de conception des plateformes ne doivent pas forcément être couvertes par cette immunité. Face aux sénateurs, il a averti que si le Congrès laissait les tribunaux seuls trancher, « davantage d'enfants vont mourir ».
Censure gouvernementale et pression sur les plateformes
Autre fil conducteur : la crainte que le gouvernement use de pressions, explicites ou implicites, pour faire retirer des contenus, ce que certains appellent « jawboning ». Brian Schatz a salué le leadership du président du comité, Ted Cruz, tout en critiquant des pressions venant tant de l'administration que de responsables comme le président de la FCC pour contraindre les diffuseurs.
Schatz s'est dit préoccupé par la façon dont l'administration a demandé aux entreprises de retirer des contenus liés à la pandémie de covid. « La porte penche dans les deux sens à Washington », a-t-il prévenu, estimant que ce jeu de pressions finira par nous nuire tous.
Cruz craint qu'une suppression pure et simple de Section 230 n'incite les plateformes à censurer davantage pour se protéger des poursuites. Il propose cependant d'envisager une réforme qui favoriserait plus de liberté d'expression en ligne et limiterait ce qu'il appelle la censure par les grandes entreprises tech.
Tensions et témoins litigieux
La séance a parfois été tendue. Le sénateur Eric Schmitt a confronté Daphne Keller, spécialiste de la régulation des plateformes à Stanford, sur les liens supposés entre son laboratoire et l'administration. Le Stanford Internet Observatory a été largement critiqué par la droite et partiellement démantelé après ses travaux sur la désinformation électorale.
Keller a dit qu'elle n'approuvait pas la pression exercée par certains responsables, mais que la plainte qui accusait le gouvernement d'avoir forcé les plateformes à supprimer des contenus n'avait pas trouvé de preuves suffisantes. Elle a aussi estimé qu'une décision récente de la Cour suprême rendrait plus difficile l'accès au tribunal pour les victimes de ces pressions à l'avenir. Keller a qualifié l'époque actuelle d'« unprecedented » en matière de pression gouvernementale sur les plateformes.
Quand Schmitt a évoqué l'affaire Missouri contre Biden, Keller a répondu du tac au tac à propos du statut du recours dans les instances judiciaires, illustrant l'ambiance parfois piquante de l'audience.
Alternatives à la suppression pure et simple
Plusieurs témoins ont proposé des solutions qui évitent d'abolir Section 230 :
- Nadine Farid Johnson a suggéré des protections renforcées de la vie privée, l'obligation d'interopérabilité entre réseaux sociaux et un meilleur accès des chercheurs aux plateformes pour comprendre leurs effets.
- Sur l'intelligence artificielle, Brad Carson a estimé que les sorties générées par l'IA ne devraient pas automatiquement bénéficier des protections de Section 230 et a mis en garde contre l'idée d'empêcher par avance des lois spécifiques à l'IA.
- Cruz a cité la Take It Down Act, qui oblige le retrait d'images intimes non consenties, réelles ou générées par IA, comme exemple de législation ciblée qui évite de toucher à Section 230 dans son ensemble.
Un rappel concret que rien n'est simple
Même les sénateurs admettent qu'il est difficile de contrôler la réalité numérique. Cruz a raconté, en souriant, qu'après avoir confisqué le téléphone de sa fille de 14 ans, celle-ci avait retiré la carte SIM et l'avait utilisée sur un téléphone jetable. Il a dit avoir été à la fois agacé et impressionné, puis a conclu que les parents sont dépassés par ces questions liées aux adolescents et à la technologie.
Au final, le Congrès examine plusieurs trajectoires : abroger Section 230, la restreindre, ou la laisser en place mais l'encadrer autrement. Les enjeux sont clairs et contradictoires : protéger la liberté d'expression, prévenir les dommages réels, et éviter que l'Etat n'use de pressions pour contrôler l'information. La suite dépendra des textes proposés et des procès en cours qui continuent de redessiner les bornes juridiques.