Boutcha au centre de la journée européenne

Plusieurs ministres de l’Union européenne se rendent ce mardi à Boutcha, en Ukraine, pour marquer le quatrième anniversaire de la libération de la ville et du massacre qui s’y est déroulé. L’épisode est devenu l’un des premiers symboles de l’agression russe contre l’Ukraine. Comme souvent, il faut attendre un anniversaire tragique pour que l’attention européenne revienne franchement sur Kyiv.

La cheffe de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas, conduit la délégation. Les ministres doivent surtout parler de justice, avec en toile de fond le projet de tribunal spécial chargé de poursuivre le crime d’agression. Le texte a encore besoin d’un soutien politique plus large et de financements pour voir le jour. La machine européenne aime les grands principes, mais elle a parfois besoin d’un petit rappel pour s’activer.

Le ministre ukrainien des affaires étrangères, Andrii Sybiha, a salué cette initiative en estimant que l’ampleur des atrocités russes depuis le début de la guerre était sans précédent sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, il faut une véritable responsabilité pénale et aucune amnistie pour les criminels russes, y compris les plus hauts responsables politiques et militaires.

Il a aussi rapproché ce futur tribunal des procès de Nuremberg, en disant qu’il devait servir à empêcher la répétition de tels crimes à l’avenir.

Kaja Kallas insiste sur la responsabilité de Moscou

Kaja Kallas a, elle aussi, insisté sur la portée symbolique de Boutcha. Selon elle, le massacre est devenu le visage de la cruauté de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

Quatre ans après ces exécutions de masse, nous nous souvenons des victimes. Ce qui s’est passé ici ne peut pas être nié.

La haute représentante a ajouté que l’Union était déterminée à ce que ces crimes ne restent pas impunis, notamment en soutenant le Tribunal spécial pour le crime d’agression et la Commission des réclamations. Elle a aussi martelé que la Russie devait rendre des comptes pour ce qu’elle a infligé à l’Ukraine.

Elle avait déjà rappelé plus tôt que l’UE continuerait d’apporter à Kyiv une aide militaire, financière, énergétique et humanitaire.

Pas d’avancée attendue sur les dossiers bloqués par Budapest

Malgré cette séquence très tournée vers l’Ukraine, personne ne s’attend à une percée sur les sujets les plus épineux du moment au Conseil européen.

Le prêt de 90 milliards d’euros à la Hongrie et le 20e paquet de sanctions contre la Russie restent bloqués par Budapest. Sur ce point, l’optimisme est visiblement resté à la maison.

En parallèle, les ministres européens de l’énergie doivent tenir plus tard dans la journée une réunion par téléphone pour discuter de l’impact de la crise au Moyen-Orient sur les prix de l’énergie. Plusieurs États plaident pour des mesures nationales unilatérales afin de limiter le choc sur leurs économies.

Je garderai aussi un œil sur le Danemark, où les discussions de coalition se poursuivent après les législatives de la semaine dernière, qui ont débouché sur une impasse politique.

Une nouvelle enquête embarrasse encore Budapest

Dans ce paysage déjà chargé, de nouveaux éléments sont apparus au sujet des relations supposées entre le ministre hongrois des affaires étrangères, Péter Szijjártó, et de hauts responsables russes.

Une enquête conjointe publiée ce matin par The Insider et les médias régionaux VSquare, DelfiEE, FrontStory et le Investigative Center of Ján Kuciak affirme que Szijjártó aurait discuté régulièrement avec des responsables russes des plans confidentiels de l’UE sur les sanctions, tout en cherchant activement à les bloquer ou à les retarder.

Selon le reportage, il aurait notamment dit à Sergei Lavrov qu’il était « toujours à [sa] disposition » et proposé son aide pour faire retirer certaines personnes des listes de sanctions européennes.

L’ancien ministre lituanien des affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis, a confirmé l’authenticité de l’un des échanges relayés par les auteurs.

L’un des journalistes à l’origine de l’enquête, Szabolcs Panyi, avait déjà été accusé la semaine dernière par le gouvernement hongrois d’espionner pour l’Ukraine, une accusation largement condamnée par les organisations de défense de la presse.

Les cinq médias disent que Szijjártó n’a pas répondu à leur demande de commentaire. Le ministre a réagi ce matin sur X en tournant l’affaire en dérision, affirmant que les échanges montraient seulement qu’il disait en privé la même chose qu’en public.

Il a aussi répété que, depuis quatre ans, la Hongrie estime que les sanctions sont un échec et qu’elles nuisent davantage à l’UE qu’à la Russie. Budapest ne soutiendra jamais, dit-il, des sanctions visant des personnes ou des entreprises jugées essentielles à la sécurité énergétique hongroise, à la paix, ou qui n’auraient selon lui aucune raison d’être sur une liste noire.

Szijjártó avait déjà rejeté des révélations précédentes comme de la fausse information, tout en admettant avoir participé à certains appels avec des partenaires de pays tiers, qu’il présentait comme de la diplomatie de routine.

Cette nouvelle enquête devrait nourrir encore un peu plus la frustration à Bruxelles et dans plusieurs capitales européennes, où l’on s’agace de plus en plus des liens étroits entre la Hongrie, la Russie, Viktor Orbán et son ministre des affaires étrangères.

Et comme les législatives hongroises approchent à grands pas, à moins de deux semaines du scrutin, le moment est particulièrement mal choisi pour ce genre de rappel. Comme si Budapest avait besoin d’un calendrier plus confortable pour cela.