Le Kremlin évite de confirmer que du pétrole russe se dirige vers Cuba, mais il ne fait pas non plus un effort énorme pour cacher l'opération. Résultat: tout le monde se demande si le tanker est une livraison humanitaire ou une mise au défi politique.

Un geste plus politique que logistique

Des anciens ambassadeurs et des observateurs de la Russie expliquent que le navire n'est probablement pas là pour sauver l'ilot communiste. Pour eux, il s'agit d'un message, d'un jeton de négociation, d'une provocation destinée à forcer une réaction américaine disproportionnée pendant que Washington est occupé ailleurs.

Ce qu'il se passe sur l'eau

  • Kolodkin, le pétrolier russe au centre de l'attention, pourrait atteindre Cuba dans deux à trois jours selon Michelle Wiese Bockmann, analyste maritime. La destination officielle: livrer du pétrole à l'île, qui subit un blocus économique américain depuis des mois.
  • Un second navire, le Sea Horse, battant pavillon hongkongais, transporterait environ 200 000 barils de diesel russe. Il s'était dirigé vers Cuba en février avant de s'arrêter et dériver en mer pendant trois semaines, puis de reprendre la route en se dirigeant vers le Venezuela.

Quelle réponse des États-Unis?

Le Département du Trésor a rappelé la semaine dernière que l'embargo pétrolier sur Cuba demeure en vigueur. En même temps, l'administration a assoupli certaines sanctions sur des pays achetant du pétrole russe, afin d'atténuer la hausse des prix de l'énergie provoquée par la guerre en Iran. Contexte délicat: stabiliser l'approvisionnement mondial tout en maintenant la pression sur Cuba.

Des anciens responsables pensent que la marine américaine et la garde côtière intercepteront probablement le Kolodkin avant qu'il n'accoste, mais la Maison-Blanche ne dévoile pas ses intentions.

Un responsable de la Maison-Blanche, s'exprimant sous couvert d'anonymat, a décrit Cuba comme « une nation en difficulté dont les dirigeants ont perdu un soutien important, notamment celui du Venezuela ».

Un test sur plusieurs fronts

La manœuvre russe s'inscrit aussi dans un contexte plus large. Moscou cherche à mesurer l'engagement américain dans l'hémisphère occidental pendant que Washington gère d'autres dossiers tendus: le partage de renseignements avec l'Iran et la guerre en Ukraine.

Selon des informations, la Russie aurait proposé à des émissaires proches de Trump un échange de services: arrêter le partage de renseignements avec l'Ukraine en contrepartie d'un arrêt du partage de coordonnées d'actifs militaires américains au Moyen-Orient avec l'Iran. Les États-Unis ont refusé cette proposition.

Ce que disent les spécialistes

  • Lawrence Gumbiner, ancien chef de l'ambassade américaine à La Havane, résume la pratique russe ainsi: « la Russie aime nous provoquer ». Il ajoute que Moscou n'est probablement pas sincère lorsqu'elle prétend vouloir secourir Cuba.
  • Andrea Kendall-Taylor, ancienne haut fonctionnaire du renseignement, estime que les Russes veulent montrer qu'ils ne renonceront pas facilement à leur influence en Amérique latine, à moins que les États-Unis ne fassent d'importantes concessions sur l'Ukraine.
  • Alex Gray, ancien chef de cabinet du Conseil de sécurité nationale, voit dans ce mouvement le signe d'un État en perte de vitesse, tentant de provoquer une réaction disproportionnée pour capter l'attention américaine.

Dans l'ensemble, même si l'opération d'approvisionnement paraît limitée face à une opposition maritime significative, son objectif symbolique est clair: tester les limites de la réponse américaine et rappeler la capacité de la Russie à agir sur plusieurs fronts.

À ce stade, la question reste la même: Washington choisira-t-il d'intervenir maintenant et de risquer une escalade, ou laissera-t-il filer un message politique que Moscou espère rendre coûteux à ignorer?