Les manifestations ont embrasé Cuba ces dernières semaines. Pots et casseroles, feux de déchets, chants de « Libertad ! » dans plusieurs villes, et des scènes rarement vues depuis des décennies. Pendant ce temps, à Washington, certains passent en pilote automatique et placent Cuba dans le même tiroir que le Venezuela. Mauvaise idée.
Ce qui se passe sur le terrain
Dans des localités comme Morón, des groupes de manifestants sont allés jusquà attaquer le siège provincial du Parti communiste et brûler des portraits et des symboles de la Révolution. Le gouvernement a mobilisé des partisans et envoyé les redoutés bérets rouges. Des forces de lordre ont réprimé les manifestations tandis que, dans tout le pays, des pannes électriques massives plongent lîle dans le noir. Malgré la répression, les rassemblements persistent.
Pourquoi comparer Cuba au Venezuela, cest simplifier à lextrême
Le président qui affirme que Cuba va suivre le modèle vénézuélien ignore plusieurs réalités de base. Oui, les deux gouvernements se réclament dun idéal « socialiste », mais leurs histoires et leurs structures sont très différentes.
Différences essentielles
- Durée du régime : La Révolution cubaine est au pouvoir depuis 1959. Beaucoup dhabitants nont connu que ce système. Le projet politique vénézuélien, lui, a commencé en 1998 et reste pour beaucoup une rupture récente par rapport à un passé pétrolier prospère.
- Relation avec les États-Unis : Avant 1959, les intérêts américains contrôlaient une part importante de léconomie cubaine, des sucreries aux services publics. La relation historique est donc très différente de celle entretenue avec le Venezuela.
- Système politique : Cuba fonctionne en pratique comme un système à parti unique et lAssemblée nationale vote en bloc. En Venezuela, lopposition participe, malgré les pressions et fraudes alléguées.
- Répression légale : Le code pénal cubain contient des dispositions comme larrestation pour « dangerosité », qui permet de frapper lopposition de façon préventive. Ce mécanisme nest pas comparable à la situation vénézuélienne, où les dissidents conservent une visibilité publique relative.
Les causes internes comptent autant que la pression extérieure
Il serait commode dimputer tous les problèmes cubains aux sanctions récentes ou à un « complot » extérieur, mais lhistoire est plus nuancée. La disparition de lURSS puis le déclin des livraisons vénézuéliennes ont fragilisé lîle. En interne, des choix de développement ont privilégié le tourisme au détriment des infrastructures essentielles. Dans les années 1990, une importante partie des investissements publics a été consacrée aux hôtels plutôt quà la modernisation du réseau électrique ou à la rénovation urbaine.
Que négocie Washington ? Et pour quoi faire ?
Des informations publiques restent floues. Le président cubain Miguel Díaz-Canel a admis lexistence de pourparlers avec ladministration américaine. Certaines voix américaines proposent douvrir la porte aux investissements de la diaspora. Mais quest-ce qui est offert en échange ? Qui dirigera la transition ? Sur lîle, il nexiste pas de figure dopposition largement reconnue et expérimentée en administration capable de mener une transition en douceur.
Les Cubains ne forment pas un bloc monolithique
Les opinions sont divisées. Une part de la population, épuisée par les pénuries et les coupures, privilégie des solutions rapides pour améliorer la vie quotidienne, quitte à accepter des alliances économiques controversées. Dautres veulent garder la souveraineté nationale et refusent toute ingérence extérieure. Dans la diaspora, les débats sont tout aussi vifs. Certains rêvent dune ouverture économique rapide, dautres craignent une substitution dun modèle autoritaire par un système néocolonial.
Que peut-il se passer ensuite ?
- Une transition violente nest pas exclue. Les tensions sur le terrain restent fortes et la confiance entre acteurs est faible.
- Une ouverture économique contrôlée est une possibilité, mais elle ne garantit pas davancer vers la démocratie. Des réformes économiques sans changements politiques peuvent simplement enrichir des élites.
- La voie pacifique demanderait du temps, des garanties internes et internationales, et surtout des acteurs cubains crédibles pour conduire les réformes.
En bref : mettre Cuba dans la même case que le Venezuela, comme le fait le président américain, est une erreur danalyse. Les causes du malaise cubain sont multiples. Une solution durable exigera beaucoup plus que des slogans et des ultimatums. Pendant ce temps, sur lîle, des gens cherchent à survivre jour après jour et nont pas le luxe dattendre une théorie géopolitique pour améliorer leur quotidien.