Une alerte qui n'existait pas, alors on l'a construite
Depuis que la guerre de Donald Trump contre l'Iran a commencé il y a plus de trois semaines, les forces militaires ont frappé plus de 9 000 sites selon des rapports. Dans ce climat d'incertitude et avec la plus longue coupure d'internet de l'histoire récente du pays, beaucoup d'Iraniens se retrouvent sans information fiable ni système d'alerte officiel.
C'est dans ce vide que des militants pour les droits numériques et des volontaires ont lancé Mahsa Alert. Porté par l'organisation américaine Holistic Resilience et coordonné par Ahmad Ahmadian, le projet vise à donner aux gens des informations pratiques et vérifiables sur ce qui se passe autour d'eux.
Pourquoi ce nom
La plateforme porte le nom de Mahsa Amini, une jeune femme de 22 ans dont la mort en garde à vue a déclenché des manifestations massives en 2022. Le choix du nom rappelle que le manque d'accès à l'information est un problème récurrent dans le pays.
Comment fonctionne Mahsa Alert
Mahsa Alert existe sous forme de site web et d'applications Android et iOS. Les principes clefs sont simples et réfléchis pour le contexte iranien :
- Léger et rapide : les applis sont conçues pour fonctionner sur des appareils basiques et pour consommer très peu de données.
- Fonctionnement hors ligne : en raison des contrôles d'accès et des coupures d'internet, la plateforme peut être mise à jour par de petits fichiers APK quand un utilisateur retrouve un peu de connexion. Une mise à jour récente faisait 60 kilo-octets, la plupart restant sous 100 kilo-octets.
- Signalements participatifs : les utilisateurs envoient vidéos et photos via un bot et les volontaires vérifient avant d'ajouter sur la carte.
- Notifications : l'outil envoie des alertes quand des forces étrangères annoncent des évacuations ou des risques.
Ce que montre la carte
La carte rassemble plusieurs couches d'information utiles :
- Attaques confirmées : incidents vérifiés par l'équipe ou par des enquêteurs OSINT à partir de médias soumis.
- Zones à risque : sites liés au programme nucléaire, installations militaires et autres endroits susceptibles d'être visés.
- Infrastructures domestiques : caméras de surveillance, checkpoints supposés, hôpitaux, pharmacies, lieux de culte et emplacements de manifestations passées.
Ahmadian indique que l'équipe a un backlog de plus de 3 000 rapports en cours de vérification. Ils estiment aussi que 90 % des attaques confirmées concernaient des sites déjà présents sur la carte.
Adoption et portée
Mahsa Alert a gagné rapidement en visibilité grâce aux partages d'Iraniens à l'étranger et à l'intérieur du pays. L'application est passée de quasiment zéro à plus de 100 000 utilisateurs actifs quotidiens en quelques jours. Sur l'année, le total atteint environ 335 000 utilisateurs et, d'après les données minimales collectées, environ 28 % d'entre eux accèdent à la plateforme depuis l'intérieur de l'Iran.
Sécurité et tentatives de sabotage
La visibilité attire aussi des attaques. Depuis le début du conflit, Mahsa Alert subit régulièrement des attaques par déni de service distribuées visant à la rendre inaccessible. L'équipe a publié un rapport évoquant une tentative de « empoisonnement » de son nom de domaine. Par ailleurs, plusieurs domaines reprenant la marque Mahsa Alert ont été enregistrés le même jour en février. L'équipe affirme ne pas être à l'origine de ces enregistrements.
Contexte plus large
Le projet s'inscrit dans un contexte de contrôle étroit des infrastructures numériques en Iran. Les autorités peuvent couper l'accès à des services internationaux et déployer des outils de surveillance qui limitent la capacité des citoyens à partager des informations. Des rapports font état d'arrestations de personnes accusées d'avoir diffusé des images ou d'avoir mené des activités en ligne jugées subversives.
Limites et ambitions
Mahsa Alert n'a pas la prétention de remplacer un système d'alerte gouvernemental en temps réel. La vérification manuelle des signalements par des bénévoles crée un délai. Les ressources sont limitées et l'équipe aimerait en avoir davantage pour améliorer la rapidité et la couverture.
Comme le dit Ahmad Ahmadian, « Nous avons beaucoup d'idées. J'aimerais que Mahsa Alert devienne un jour inutile. Alors on pourra transformer l'outil pour d'autres usages civiques ou d'urgence pour l'avenir de l'Iran. »
Pourquoi ça compte
Au-delà de l'aide immédiate fournie aux personnes cherchant à éviter des zones dangereuses, Mahsa Alert joue un rôle documentaire. Les bases de données crowdsourcées et vérifiées par des volontaires ont déjà servi à documenter d'autres conflits récents. Ici, elles offrent une piste pour garder une trace des incidents et, potentiellement, nourrir des enquêtes futures.