Le camp Trump n'a pas lâché l'idée d'un accord de paix sur l'Ukraine. À première vue, c'est un pari risqué — surtout pour les Ukrainiens — mais il répond à une préoccupation plus large de l'administration: la menace stratégique majeure selon Washington n'est pas d'abord Moscou, mais Pékin.
Un calcul géopolitique simple (mais coûteux)
Des négociateurs proches de la présidence, dont l'envoyé spécial Steve Witkoff et Jared Kushner, continuent de chercher un tournant diplomatique avec la Russie, après plus de quinze mois de discussions infructueuses. Un responsable de l'administration, qui a parlé sous couvert d'anonymat, a expliqué qu'« aligner la Russie plus près des États-Unis » pourrait modifier l'équilibre des puissances vis‑à‑puces face à la Chine.
Autrement dit, l'idée est de pousser Moscou hors d'une alliance trop étroite avec Pékin pour affaiblir l'influence chinoise sur la scène internationale. C'est une stratégie qui se veut pragmatique, même si beaucoup la jugent peu réaliste.
Les réserves et les craintes
Plusieurs voix s'inquiètent. Un responsable ukrainien, également anonyme, rappelle que des tentatives similaires ont déjà eu lieu et n'ont rien donné. Il cite la politique d'Ostpolitik de l'Allemagne comme exemple de promesses qui n'ont pas empêché par la suite des conflits graves. Il ajoute que Russie et Chine partagent au moins une constante: une forte hostilité vis‑à‑vis des États‑Unis en tant que symbole de démocratie.
Du côté des experts, l'opinion est partagée. Certains y voient une réplique moderne de la manœuvre de Henry Kissinger visant à rapprocher la Chine de l'Occident pendant la guerre froide. D'autres considèrent que le lien Moscou‑Pékin est trop solide pour être brisé par des concessions tactiques.
Ce que disent quelques conseillers et analystes
- Alexander Gray compare l'approche actuelle à l'initiative de Kissinger, estimant qu'il est logique d'essayer de diviser des rivaux apparents afin de protéger les intérêts américains à long terme.
- Fred Fleitz explique que le président veut normaliser les relations avec la Russie, la convaincre d'arrêter la guerre et la réintégrer dans des organismes internationaux. Pour lui, la montée conjointe Russie‑Chine représente une menace plus importante que le seul conflit ukrainien.
- Craig Singleton reste sceptique et juge le partenariat sino‑russe quasiment indissoluble; selon lui, on obtiendra au mieux une coopération tactique limitée, pas une rupture durable.
- Adam Savit rappelle que la zone décisive reste l'Asie de l'Est; pour lui, la Russie compte surtout « en périphérie » et demeure le partenaire junior face à la Chine.
Actions américaines pour réduire l'influence chinoise
La recherche d'un rapprochement avec Moscou s'inscrit dans un ensemble de mesures américaines destinées à diminuer l'influence de la Chine. L'administration a par exemple exercé une pression sur des régimes en Amérique latine, visant à limiter les liens économiques et politiques de Pékin dans l'hémisphère occidental.
Des faits récents illustrent cette approche: certaines manœuvres ont visé le Venezuela et Cuba, et des pressions diplomatiques ont suivi le retrait d'un pays d'un grand projet d'infrastructures porté par la Chine. Les responsables américains ont qualifié certains accords portuaires en Amérique latine de « mise en garde » concernant la dépendance envers Pékin.
Le pétrole, facteur économique clef
Le jeu énergétique entre la Chine, la Russie, le Venezuela et l'Iran est un élément important. En 2025, l'Iran a fourni plus de 13 % du pétrole importé par la Chine, et les États‑Unis estiment que Pékin a pu bénéficier d'approvisionnements à bas prix venant de ces pays, parfois jusqu'à plusieurs dizaines de dollars de moins que le marché spot. Selon un responsable cité par des médias, cette dynamique aurait représenté des subventions implicites à la consommation chinoise supérieures à 100 milliards de dollars par an sur plusieurs années.
Négociations en cours et diplomatie de couloir
Malgré des rapports indiquant un partage d'informations entre Moscou et Téhéran, les envoyés de l'administration continuent le dialogue. Witkoff et Kushner ont rencontré Kirill Dmitriev, proche de Vladimir Poutine. Les Russes ont décrit la rencontre comme productive, et les négociateurs américains annoncent vouloir poursuivre les discussions.
Ces efforts diplomatiques se déroulent aussi dans un contexte où la Maison‑Blanche a évoqué la possibilité de solliciter l'aide de plusieurs pays, y compris la Chine, pour sécuriser des routes maritimes sensibles comme le détroit d'Ormuz.
Ce que cela signifie pour l'avenir
Le document stratégique national publié en novembre met l'accent sur la Chine comme défi majeur. De nombreux élus américains, des deux partis, partagent cette lecture et voient dans la compétition avec Pékin le problème stratégique central des prochaines décennies.
En pratique, cela signifie que Washington est prêt à tester des approches audacieuses, y compris la diplomatie avec Moscou, pour tenter de fragmenter les blocs adverses. Mais plusieurs spécialistes rappellent que modifier durablement la relation Russie‑Chine sera difficile, surtout tant que Vladimir Poutine et Xi Jinping restent aux commandes.
En résumé, la quête d'un accord de paix en Ukraine par l'actuelle administration n'est pas seulement motivée par la guerre elle‑même. C'est aussi un mouvement calculé dans un jeu plus large: tenter d'affaiblir l'alliance sino‑russe pour réduire l'influence d'un rival stratégique jugé prioritaire par Washington.