Dans le nord de la bande de Gaza, des agriculteurs s’arrêtent à la limite marquée par la "ligne jaune" et regardent leurs terres comme on observe un souvenir perdu. Enad, qui cultive huit dounams de mallow, poivrons, oignons et aubergines, s’approche prudemment puis recule. Des blocs de béton peints en jaune ont été posés pour matérialiser la trêve, et derrière eux se trouvent des parcelles que les paysans ne peuvent plus rejoindre.
Comment la ligne jaune est née
Le plan baptisé "Peace to Prosperity" prévaut un retrait de l’armée israélienne vers une frontière fictive appelée la ligne jaune. Dans la pratique, Tel Aviv a placé des blocs et redéployé ses troupes le long d’un couloir de 65 kilomètres qui va de Rafah au sud à Beit Hanoun au nord. La largeur de cette zone varie entre 300 et 1 000 mètres et peut atteindre 1 500 mètres par endroits.
Officiellement, l’armée dit qu’il s’agit d’une zone tampon. Des responsables israéliens ont pour leur part présenté la ligne comme une nouvelle frontière de fait. Cette configuration empêche l’accès à des terres agricoles qui représentaient jadis une part majeure de la production locale.
Des terres et des vies coupées
Beaucoup de terrains cultivés se retrouvent maintenant "derrière" la ligne jaune, sous contrôle militaire. On estime qu’environ 60 % des terres agricoles fertiles de la bande de Gaza sont dans cette zone. Pour des fermiers comme Yassin, propriétaire de 17 dounams, c’est dramatique : maison détruite, arbres fruitiers rasés, champs transformés en zone militaire.
Yassin le dit clairement : une maison peut se reconstruire en quelques mois, mais des citronniers, des oliviers ou des vignes mettent des décennies pour redevenir productifs. Perdre ces arbres, c’est perdre une source de revenus et d’alimentation à long terme.
Données qui ne laissent pas indifférent
- Surface agricole avant la guerre : 195 000 dounams.
- Part du PIB : environ 11 % pour le secteur agricole, valeur de production estimée à 343 millions de dollars.
- Emploi agricole : environ 560 000 personnes travaillaient dans l’agriculture, à plein temps ou à temps partiel.
- Terres rendues inutilisables : les agences estiment que près de 94 % des terres agricoles sont aujourd’hui hors d’usage, pour des raisons allant des destructions aux restrictions d’accès. Seuls 6 % restent accessibles, principalement à l’ouest.
- Autonomie alimentaire : avant la guerre Gaza était autosuffisante à 115 % pour les légumes. Aujourd’hui, le déficit alimentaire dépasse 85 %.
Des pratiques qui ont détruit les sols
Sur le terrain, les méthodes ont inclus bombardements, bulldozage à grande échelle et pulvérisation de produits chimiques sur des cultures. Les réseaux d’irrigation, les serres et les puits ont souvent été ciblés, et l’entrée de semences et d’engrais a été restreinte. Le résultat visible est une perte de fertilité, des changements topographiques majeurs et des sols appauvris.
Une zone vaste et fragmentée
La « zone orientale » ainsi créée recoupe des villes et des villages. Les estimations parlent d’environ 130 000 dounams d’espace agricole concernés. La répartition citée par des responsables locaux mentionne approximativement :
- 30 000 dounams le long des zones frontalières orientales,
- 35 000 dounams autour de Beit Lahia, Beit Hanoun et l’est de Jabalia,
- 25 000 dounams dans le gouvernorat de Rafah,
- 40 000 dounams à Khan Yunis.
Les cartes aériennes montrent des secteurs où la végétation a disparu pour laisser place à des décombres et à des installations militaires.
Une politique ciblée selon des experts
Des spécialistes du développement agricole affirment qu’il ne s’agit pas de dégâts accidentels mais d’actions ciblées contre un secteur clé de la résilience alimentaire. Selon eux, l’impact sur la production, les infrastructures et les chaines d’approvisionnement témoigne d’une stratégie systématique.
Du côté militaire, les autorités parlent de règles pour prévenir les incursions au-delà de la ligne jaune et ont averti que toute tentative d’en approcher pourrait être confrontée à des tirs. Cette réalité rend le simple fait d’aller travailler dans un champ extrêmement dangereux.
Vivre au bord de la ligne
Les réactions des agriculteurs varient. Nofal attend que la phase suivante du cessez-le-feu permette le retour sur ses terres. Il n’a pas remis les pieds sur sa parcelle depuis deux ans mais espère pouvoir replanter bientôt. Khaled, lui, a choisi de rester à 50 mètres de la ligne et de cultiver à la main malgré le risque. Il arrose avec des bidons et creuse avec de vieux outils. Quand l’armée le repère, il risque les tirs, mais il dit qu’il ne cédera pas.
Pour beaucoup, la situation est simple et pénible : l’impossibilité d’accéder aux terres signifie la perte de moyens de subsistance, une multiplication de l’aide extérieure et une dépendance accrue aux importations alimentaires si celles-ci sont autorisées à entrer.
La ligne jaune a ainsi transformé des champs nourriciers en zone d’exclusion. Reste la question politique : si cette configuration se stabilise, la redéfinition durable des frontières aura des conséquences lourdes et durables sur l’économie et la sécurité alimentaire de la bande de Gaza.