Entretien condensé et légèrement édité pour la clarté.

Un patron détendu sur un canapé, et un pari sérieux

Rene Haas s'est installé, moitié affalé, sur un canapé de son bureau à San Jose, une balle de basket à la main. Photo ou posture associative mis à part, le message est clair : derrière le côté décontracté se cache une décision stratégique majeure. Quelques jours après notre rencontre, Arm a annoncé qu'elle allait concevoir son propre processeur.

Pourquoi c'est surprenant

Historiquement, Arm a gagné sa vie en vendant des architectures et des licences à d'autres fabricants. Apple, Samsung, Qualcomm, Nvidia, Microsoft et Amazon figurent parmi ceux qui utilisent des designs basés sur Arm. La compagnie est née des travaux des fondateurs d'Acorn Computers autour de l'architecture RISC et a longtemps privilégié le modèle d'IP plutôt que la fabrication matérielle.

Le grand changement : l'Arm AGI CPU

Le nouveau produit s'appelle Arm AGI CPU. C'est un processeur ciblant en priorité les centres de données et les charges liées à l'intelligence artificielle. Haas dit vouloir que ce processeur soit le plus efficace en consommation d'énergie, en s'appuyant sur l'ADN d'Arm, forgé par des années d'optimisation pour mobiles et appareils alimentés par batterie.

Ce qui distingue ce CPU

  • Efficacité énergétique : l'objectif est de réduire la consommation dans des installations où l'IA consomme énormément d'énergie.
  • Capacité pour l'IA agentique : selon Haas, beaucoup des tâches de gestion d'agents dans les centres de données sont du ressort du CPU, qui reste indispensable même si les GPU sont essentiels pour l'entraînement et l'accélération.
  • Plateforme complète : Arm prépare aussi une référence de serveur en collaboration avec des partenaires comme Super Micro et Foxconn pour proposer une solution rack complète, pas seulement une puce.

Clients, fabrication et partenaires

Parmi les premiers clients cités figurent Meta, SK Hynix, Cisco, SAP et Cloudflare. Certaines sociétés, comme Amazon, pourraient continuer à privilégier leurs propres puces, mais Arm vise des segments où la demande n'est pas satisfaite.

La fabrication sera confiée à TSMC. Arm s'appuie sur des partenaires pour le design de serveurs et le conditionnement afin d'offrir des solutions prêtes à l'emploi pour les centres de données.

Des amis qui risquent de se fâcher

Faire sa propre puce dans un écosystème où Arm fournit historiquement des designs peut créer des frictions. Haas reconnaît le risque diplomatique. SoftBank, actionnaire majoritaire avec environ 90 pour cent, et son président Masayoshi Son, suivent de près le dossier et discutent régulièrement avec le PDG.

Haas estime néanmoins que l'initiative profite à l'ensemble de l'écosystème Arm. Plus de logiciels optimisés pour Arm signifie plus d'opportunités pour tous les acteurs qui construisent sur cette architecture. Il admet toutefois que ce lancement pourrait déplaire davantage à Intel et AMD qu'à Nvidia, car l'objectif est de gagner des parts de marché sur des architectures x86.

Opérations, effectifs et confiance

Arm a renforcé ses équipes, en ajoutant environ 2 000 ingénieurs dédiés aux travaux de conception backend, d'implémentation et aux sous-systèmes. Haas explique que la puce s'appuie sur des blocs de calcul (« compute subsystems ») déjà développés et même déjà expédiés par d'autres partenaires, ce qui augmente la probabilité d'un bon lancement dès la première génération.

Sur le plan financier et opérationnel, la firme va devoir gérer des questions de volumes, de rendement et de marges, des sujets nouveaux pour une entreprise centrée jusqu'ici sur les revenus de licence et de redevances. Haas dit savoir comment piloter ces défis et ne considère pas que l'entreprise mise tout sur ce projet. L'IP d'Arm restera un pilier.

Un patron avec des références

Haas est arrivé chez Arm en 2013 après un passage chez Nvidia. Il s'est construit une image de négociateur et de faiseur de liens dans la Silicon Valley. Il parle volontiers de culture d'entreprise et du rôle du PDG dans le ton donné à l'organisation. Pour lui, un bon environnement se caractérise par la prise de risques, la volonté d'essaimer et d'apprendre des erreurs.

Quelques traits personnels et réactions rapides

  • Relations avec Masayoshi Son : fréquentes et très impliquées.
  • Fabricant de la puce : TSMC.
  • Attitude face à l'incertitude : jamais le bon moment parfait pour lancer quelque chose, alors il vaut mieux agir.
  • Réponses express : Intel, « historique » ; RISC-V, « naissant » ; Sam Altman, « brillant ».

En bref

Arm quitte partiellement son rôle d'éditeur d'architectures pour entrer dans la fabrication avec l'Arm AGI CPU. L'enjeu est technique, commercial et politique. Si Haas se montre confiant, l'initiative va forcément redistribuer certaines cartes dans le monde des puces pour centres de données. Pour l'instant, Arm parie sur l'efficience énergétique et sur la complémentarité CPU/GPU pour convaincre ses premiers clients et convaincre le marché.