Le verdict de V-Dem
Le V-Dem Institute, centre de recherche suédois reconnu pour ses mesures sur l'état de la démocratie, lâche un constat clair et dur. Selon son rapport annuel, les États-Unis ne peuvent plus être considérés comme une démocratie libérale au sens où on l'entendait depuis des décennies. Le concept utilisé par les chercheurs s'intitule autocratisation, et ils affirment que le pays s'engage très vite dans cette voie.
Ce qui frappe dans les données
Les chercheurs de V-Dem s'appuient sur 48 indicateurs, couvrant des éléments comme la liberté d'expression, l'indépendance des médias, la qualité des élections et le respect de l'état de droit. Leur indice de démocratie libérale montre une baisse spectaculaire aux États-Unis, la plus forte jamais observée depuis 1789 selon le jeu de données historique du centre. Le niveau actuel est le plus bas depuis 1965, année où les lois sur les droits civiques ont élargi le suffrage effectif.
- Concentration du pouvoir exécutif : V-Dem relève une centralisation rapide et agressive des pouvoirs à la présidence.
- Affaiblissement du Congrès : le pouvoir législatif a été marginalisé, ce qui compromet les mécanismes de contrôle et d'équilibre.
- Déclin des libertés civiles : la liberté d'expression est à son niveau le plus bas depuis les années 1940 selon le rapport.
Des exemples concrets cités par V-Dem
Le rapport met en lumière des décisions et des comportements concrets : la multiplication des ordres exécutifs, le limogeage d'inspecteurs généraux et de hauts fonctionnaires, et le remplacement de personnels par des fidèles. V-Dem signale aussi des pardons massifs liés à l'assaut du Capitole, ce qui affaiblit la légitimité des tribunaux selon l'institut.
Pour donner des ordres de grandeur, V-Dem note qu'au cours d'une année la présidence a signé 225 ordres exécutifs alors que le Congrès, contrôlé par les Républicains, n'a adopté que 49 lois nouvelles. Ces chiffres illustrent la rupture effective entre l'exécutif et le législatif.
Comparaisons internationales
Staffan Lindberg, le fondateur de V-Dem, compare la vitesse du recul démocratique américain à celle d'autres dirigeants mondialement connus pour avoir réduit les contre-pouvoirs. Selon lui, des pays comme la Hongrie et la Turquie ont mis plusieurs années pour parvenir au même résultat que ce qui, d'après lui, s'est produit aux États-Unis en un temps beaucoup plus court.
Les durées évoquées par Lindberg sont les suivantes : environ quatre ans pour la Hongrie, huit ans pour la Serbie, et dix ans pour la Turquie et l'Inde dans les cas cités. Le message est net : la rapidité du phénomène aux États-Unis est inédite.
Un tableau mondial inquiétant
V-Dem ne se limite pas aux États-Unis. Le rapport indique que la démocratie recule globalement et que 41% de la population mondiale, soit environ 3,4 milliards de personnes, vit dans des pays où la démocratie se détériore. L'institut alerte sur le fait que jamais autant de pays n'ont entamé un processus d'autocratisation en même temps.
Quelques chiffres sur la méthodologie : le réseau V-Dem repose sur 4 200 chercheurs dans 180 pays et une base de données très étendue, couvrant 202 pays et territoires et remontant de 1789 à 2025. L'objectif affiché est d'avoir à la fois des standards universels et des observations locales.
Europe et Royaume-Uni
En Europe, plusieurs pays de l'Union européenne sont recensés comme affectés par l'autocratisation, parmi lesquels la Hongrie, la Grèce, la Croatie, la Slovénie, la Slovaquie, l'Italie et la Roumanie. Le Portugal et la Bulgarie figurent sur une liste de surveillance.
Le rapport classe le Royaume-Uni comme un nouvel autocratiser, en relevant un recul notable en matière de liberté d'expression et des médias. V-Dem mentionne des lois récentes qui, selon les chercheurs, ont élargi les pouvoirs gouvernementaux sur certains organes électoraux, renforcé des contraintes sur la liberté civile et encadré la prise de parole en ligne ou sur les campus universitaires.
Où va la démocratie maintenant ?
Quelques éléments qui peuvent rassurer et inquiéter à la fois. Rassurant : les élections libres et ouvertes sont, pour l'instant, encore organisées. Inquiétant : les ordres exécutifs et la pression sur les personnels administrant les scrutins posent de nouveaux risques. Des reportages indiquent que près de 40% des officiels d'élections ou des personnels de bureau de vote ont démissionné depuis 2020, et cela fragilise la tenue sereine des scrutins.
Autre donnée politique : l'approbation présidentielle est aujourd'hui inférieure à 40%, et certains signes montrent un mécontentement dans une partie de l'électorat à propos de la politique étrangère et de l'économie. V-Dem note aussi des critiques croissantes à l'intérieur du mouvement politique soutenant la présidence.
Points clés à retenir
- V-Dem affirme que les États-Unis ont perdu leur statut de démocratie libérale de longue durée.
- La principale cause est une concentration rapide des pouvoirs au niveau exécutif et un affaiblissement des contre-pouvoirs.
- Le phénomène de recul démocratique est mondial et touche de nombreux pays européens.
- Les élections existent encore, mais des risques nouveaux menacent leur intégrité et la participation des personnels chargés de les organiser.
Le message de V-Dem est frontal : il ne s'agit pas d'une simple crise passagère. Pour les chercheurs, les outils et les pratiques qui protègent la démocratie sont attaqués dans plusieurs pays, et cela exige une attention soutenue des citoyens et des institutions qui tiennent à préserver la séparation des pouvoirs et les libertés publiques.